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Gianfranco Pancino raconte « Ricordi a piede libero. L’Autonomia operaia, l’exil, les études sur le VIH » : militantisme, fractures et retours, entre organisation des mouvements, conflit social et science non neutre

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Gianfranco Pancino traverse trois vies qui, dans son récit, deviennent une trajectoire unique : la militance politique durant les années des luttes ouvrières et de l’Autonomie, l’exil — vécu comme une fracture douloureuse mais aussi comme une ouverture à d’autres cultures et d’autres regards — et enfin la recherche scientifique, jusqu’à son entrée dans les études sur le VIH/SIDA et les questions de santé globale. Un parcours marqué par une exigence constante de justice et par un amour obstiné pour la connaissance, qui revient également dans ses réflexions sur la non-neutralité de la science, sur les limites de la « médecine démocratique » révélées pendant la pandémie et sur la nécessité d’enraciner dans les territoires de nouvelles pratiques de conflit et de soin, comme les dispensaires populaires.

Au centre de l’entretien se trouve son livre Ricordi a piede libero. L’Autonomia operaia, l’esilio, gli studi sull’HIV (Mimesis), une autobiographie personnelle et politique qui reconstruit le climat, les passions et les contradictions d’une saison capable de laisser des graines encore vivantes, malgré une société profondément transformée. Le volume sera présenté jeudi 26 février à 17h30 au Ristorante Etico Strada Facendo, Padoue (via Chiesanuova 134). L’entretien a été organisé et coordonné par OpenMemory – Centro Studi e Documentazione Sherwood.

 

Maurizio Galeazzo

En lisant ton livre, que l’on pourrait définir comme une autobiographie personnelle, politique et peut-être aussi collective, on peut distinguer trois périodes narratives distinctes. La première est celle de la militance politique, où émerge fortement la dimension politico-collective. La deuxième est celle de l’exil, où la dimension familiale et la découverte d’autres manières de vivre sont mises au premier plan. La troisième est celle de la recherche scientifique, où apparaît une dimension plus personnelle, faite de détermination et de passion pour la recherche et la découverte. Dans ce parcours, peut-on identifier le fil conducteur qui traverse toute la narration ?

Gianfranco Pancino

Le fil conducteur de tout mon parcours a été la soif de justice et l’amour de la connaissance, qui m’animent depuis que, étudiant à Padoue, j’ai participé aux premières manifestations étudiantes contre la loi Gui. Par la suite, l’engagement dans les luttes ouvrières à Porto Marghera, aux côtés des ouvriers, m’a appris concrètement comment fonctionne une usine et comment se construit une lutte revendicative.

Avec l’arrivée à Milan et le développement du mouvement de l’autonomie, cette conscience s’est encore renforcée : la conviction qu’il était possible — et nécessaire — de changer les choses, de transformer la société telle qu’elle était. Ce mouvement ne cherchait pas seulement à agir sur les structures sociales, mais aussi à changer la vie quotidienne des personnes, en expérimentant de nouvelles formes de vie collective et en modifiant profondément la manière de se voir soi-même et de voir le monde.

C’est cet élan qui a guidé toutes mes activités et ma militance politique, et qui m’a soutenu dans mes vies suivantes. L’exil a représenté une fracture très douloureuse, mais a aussi été une expérience qui m’a offert un côté positif : sortir de ma vision du monde — aussi collective et politique fût-elle — pour rencontrer d’autres cultures, d’autres façons de penser, et m’ouvrir réellement au monde.

J’ai ainsi compris que nous ne sommes pas seuls et, surtout, que l’Europe n’est pas le centre du monde. Enfin, dans la troisième phase de ma vie, j’ai renoué avec ce fil conducteur fait de recherche du changement, de justice sociale et de connaissance, en empruntant la voie de la recherche scientifique. Ce fut un parcours extrêmement difficile, mais j’ai réussi à entrer dans la recherche sur le SIDA : un domaine profondément engagé, qui m’a permis de me confronter aux problématiques de ce qu’on appelait alors le « tiers-monde » et aux grandes questions de la santé globale.

Maurizio Galeazzo

Dans ces trois périodes, quel a été le moteur de cette recherche presque incessante, faite d’une activité continue et de la capacité à ne pas se laisser aller, à avancer en réussissant — comme on dit — à « faire la soupe avec ce qu’on avait sous la main » à chaque moment ?

Gianfranco Pancino

J’ai appris que pour affronter la vie, il faut plusieurs ingrédients. Le premier est la détermination : il faut comprendre ce que l’on veut, se fixer un objectif et décider réellement de l’atteindre.

Le second est la confiance : confiance en soi et confiance dans les autres. Cela m’a permis de toujours vivre de manière collective, de m’appuyer sur les personnes autour de moi, à commencer par ma famille. Loredana — d’abord compagne puis épouse — a été d’une importance exceptionnelle, surtout durant les années en France, pour me permettre de reconstruire une vie, des liens et une communauté de camarades. Sentir que les autres croient en toi est fondamental : c’est pourquoi la confiance en soi, dans les autres et dans le collectif a été décisive pour moi.

Et puis il y a la chance, car dans la vie, il en faut aussi. Je dois dire que j’ai été chanceux : je n’ai pas été arrêté en Italie quand on me cherchait et qu’on ne m’a pas trouvé, je n’ai pas été extradé et, enfin, j’ai réussi à « faire passer le chameau par le chas de l’aiguille », en entrant dans la recherche scientifique en France. Et j’y suis parvenu.

Maurizio Galeazzo

Dans ton livre, tu affirmes que, dans les années soixante-dix, on n’a pas réussi à dépasser la forme parti comme principal instrument d’organisation des mouvements. À la lumière du débat actuel, quelle est ta réflexion sur les nouvelles formes organisationnelles, qui cherchent à aller au-delà de la dichotomie entre horizontalité et verticalité ?

Gianfranco Pancino

Je crois que l’une des principales autocritiques de cette période est précisément celle-ci : nous n’avons pas réussi à identifier ce que pouvait être le passage suivant à la forme parti, qui jusque-là avait été déterminante, du moins dans les démocraties occidentales. Au moment où la forme parti commençait à se vider de son contenu et où la politique acquérait une autonomie croissante par rapport à l’électorat, alors que nous proposions d’autres formes de représentation, nous n’avons pas été capables de définir une organisation capable de poser les bases d’une nouvelle forme de représentation.

En réalité, dans les années soixante-dix, ce que nous cherchions à faire, c’était développer des formes de démocratie directe dans tous les lieux de la vie sociale : dans les usines, dans les écoles, et même dans les rapports personnels. Il n’existait pas de leaders élus ; il existait plutôt des cadres, des leaders si l’on veut les appeler ainsi, dont la capacité de direction dérivait de leurs qualités personnelles — intelligence, courage, capacité à représenter les autres — et non d’une investiture formelle.

L’autonomie, cependant, est restée essentiellement une coordination de situations très différentes entre elles, qui n’ont jamais trouvé de formes de centralisation capables d’aller au-delà de la simple coordination et de l’organisation des initiatives de lutte.

Nous avons enflammé la prairie, nous avons enflammé le pays, mais sans réussir à construire, brique après brique, une nouvelle forme organisationnelle.

Nous parlions de contre-pouvoir, oui, mais pour nous le contre-pouvoir était surtout la défense des conquêtes obtenues dans les différents lieux : pas grand-chose de plus. Nous n’avons pas réussi à inventer ni une nouvelle société ni une nouvelle organisation.

Finalement, comme je le rappelle aussi dans le livre, certains en sont même arrivés à reproposer la nécessité d’une forme parti, plus ou moins de type léniniste : un échec évident. Depuis lors, cette discussion se poursuit depuis cinquante ans sans parvenir à une solution définitive.

Chaque fois qu’un mouvement tente de se doter de structures solides, les mêmes difficultés émergent. Je pense, par exemple, à Podemos : il naît d’un mouvement spontané et autonome et tente de se transformer en une force de représentation capable de se confronter à l’ensemble de la société et au pouvoir. Il construit un parti qui, au début, se développe de la base vers le centre. Mais dans son développement, il est progressivement absorbé par les règles de la démocratie existante, perd le lien avec la base et finit par perdre aussi sa capacité de négociation. Je crois que c’est l’un des meilleurs exemples pour expliquer les difficultés actuelles.

Il existe de nombreux mouvements, surtout en France. Le mouvement des gilets jaunes, par exemple, a été une expérience très importante, qui a même mis en danger les institutions, au point d’être réprimée de manière absolument féroce. Là aussi, des revendications de démocratie directe ont émergé avec force.

Les mouvements continuent de naître et de disparaître, et ils continueront de le faire tant que ne sera pas résolu cet écart entre la nécessité du conflit et l’organisation du conflit. Je ne peux pas te donner une réponse définitive : si je l’avais, j’aurais déjà écrit le nouveau livre théorique, Que faire de l’époque actuelle. Je peux toutefois te dire que les tentatives continuent aujourd’hui.

Personnellement, je suis engagé dans la construction d’une coordination nationale des dispensaires populaires : j’étais à Bologne l’autre jour, et le travail avance. Il y a cette tentative de construire et de solidifier des racines dans le territoire, et cela me semble fondamental. En ce sens, les collectifs politiques vénitiens avaient mieux réussi que d’autres expériences de l’autonomie : ils avaient su construire de véritables bases dans le territoire.

Aujourd’hui, il s’agit de faire quelque chose de similaire : former un nouveau sujet politique au sein d’une société profondément fragmentée par la nouvelle division du travail, en coordonnant ces réalités à partir d’objectifs communs. Je ne sais pas si nous y parviendrons, mais c’est la voie. La forme reste celle de la démocratie directe ; ce qui manque encore, c’est de comprendre comment cette démocratie directe peut se traduire en formes de centralisation, et donc en une réelle capacité de force et de négociation.

Maurizio Galeazzo

Dans le livre, tu parles aussi de l’usage de la violence au sein des luttes sociales. Peux-tu développer cette réflexion également à la lumière des faits plus récents, en pensant par exemple à ce qui s’est passé à Turin le 31 janvier ?

Gianfranco Pancino

J’ai toujours compris l’usage de la violence comme un instrument. Le discours sur la violence ne peut pas être isolé dans les termes simplistes de « violence oui » ou « violence non », aussi parce que nous vivons dans un système profondément violent. La violence traverse tous les rapports sociaux : elle ne concerne pas seulement le rapport entre l’État et l’individu, la coercition ou la police, mais aussi les rapports de travail, d’étude, voire familiaux. Les féministes nous l’ont clairement enseigné : nous vivons dans une société où la violence est quotidienne.

Cette violence, toutefois, est en grande partie le monopole de l’État et elle est structurelle à notre modèle social.

C’est pourquoi parler de violence de manière abstraite n’a pas de sens. Il est en revanche pertinent de s’interroger sur pourquoi et quand la violence peut être utile. À mon avis, la question doit être circonscrite à sa nécessité, au contexte historique et aussi à l’occasion concrète.

La violence est utile lorsqu’elle permet d’atteindre des objectifs, lorsqu’elle permet de lever des obstacles réels par rapport à un objectif praticable.

Un exemple que je cite souvent, et que je trouve très parlant, est celui des ouvriers de l’Alfa Romeo qui démontaient les rails pour empêcher la sortie des trains chargés de marchandises. Pourquoi le faisaient-ils ? Parce que les piquets ne tenaient plus, ils étaient enfoncés, et on trouva donc une forme de sabotage efficace. Un autre exemple, toujours à Milan, concerne un cycle de luttes où l’autonomie ouvrière et les ouvriers de l’Alfa Romeo se retrouvèrent non seulement face à la police, mais aussi aux cadres du PCI. À ce moment-là, deux pylônes tombèrent, le courant fut coupé et l’usine s’arrêta. C’est une violence « utile », parce qu’elle permet d’atteindre un objectif concret. Ce n’est pas un hasard si, après le déboulonnage des rails, le conflit se conclut par une victoire ouvrière.

Ce sur quoi, déjà à l’époque de l’autonomie, nous n’étions pas d’accord, c’était la violence idéologique, comme celle de « l’attaque au cœur de l’État » pratiquée par les Brigades rouges. À notre avis, c’était une erreur gravissime. Un symbole peut être abattu, mais il est reconstruit. Une personne peut être tuée — sauf peut-être des cas exceptionnels comme Hitler — mais elle est remplacée. Frapper des figures de médiation pour accentuer le conflit, comme dans le cas de l’assassinat du juge Alessandrini, a été, selon moi, une erreur historique énorme.

Il existe ensuite des explosions de violence, plus ou moins organisées, qui doivent de toute façon être évaluées au cas par cas. Dans le cas des gilets jaunes en France, par exemple, il s’est agi d’une violence de masse, partagée par l’ensemble du mouvement, et en ce sens légitimée et compréhensible.

À Turin, en revanche, je ne crois pas que ce fut le cas. Là, d’anciens schémas ont resurgi. À mon avis, à Turin, il y avait eu une immense victoire du mouvement qui est en train de naître en Italie : des dizaines de milliers de personnes — vingt, trente, quarante mille — avaient été amenées dans la rue autour d’objectifs justes et concrets. Dans ce contexte, était-il vraiment nécessaire de créer une situation d’affrontement, offrant encore une fois des armes au gouvernement et aux droites pour accélérer l’approbation du décret sécurité ? Je ne le crois pas.

Giuseppe Cutrì

Dans le livre, tu abordes aussi le thème de la neutralité de la science. Tu as raconté qu’une fois sorti de l’université, tu avais un fort désir de faire de la recherche et que tu as ensuite réussi à le réaliser. Cependant, ayant toujours été un combattant social et politique, tu avais certainement déjà conscience de la non-neutralité de la science. Comment as-tu vécu, donc, ton entrée dans le monde de la recherche ? Même lorsque les finalités peuvent sembler partageables, nous savons bien que les financements et les orientations de la recherche sont souvent déterminés par des pouvoirs qui ne sont certainement pas guidés par les chercheurs. Comment as-tu traversé cette contradiction ?

Gianfranco Pancino

En réalité, j’ai surtout mûri cette conscience à travers le travail collectif. En 1969, nous avions formé le Comité de base de Médecine, composé d’étudiants en médecine. Nous étions en contact avec certains médecins-enseignants de l’Institut de Médecine du Travail, qui nous mirent au courant — et avec lesquels nous avons longuement discuté — d’une convention existante entre Montedison, le complexe pétrochimique de Porto Marghera, et ce même Institut de Médecine du Travail, qui fournissait des médecins à l’entreprise pour enquêter sur les conditions de travail.

C’était clairement une situation aberrante : un institut public se mettant au service d’une initiative privée, de surcroît au moment même où naissaient les luttes contre la nocivité sur les lieux de travail. Ensemble, nous avons produit un livret, que nous avons appelé Le livret vert, qui fut probablement l’un des premiers documents, du moins venus d’en bas, à dénoncer ouvertement le mythe de la neutralité de la science. Et je dois dire qu’il eut un certain succès : le premier résultat concret fut la rupture de la convention avec Montedison. Cela joua un rôle important dans le développement des luttes au pétrochimique contre la nocivité.

Comme tu le vois, il ne s’est donc pas agi d’une prise de conscience purement intellectuelle : je suis littéralement entré dans cette contradiction, dans sa forme la plus évidente.

Naturellement, cette contradiction a des horizons beaucoup plus vastes, surtout lorsqu’on regarde les choix stratégiques de la science. Je pense, par exemple, à la médecine : les maladies qui ne concernent pas directement les pays occidentaux sont systématiquement négligées par rapport à d’autres. Ou encore à la tendance, affirmée avec force ces vingt dernières années, à limiter la recherche fondamentale au profit du développement technologique. C’est une dynamique très significative, qui rend encore plus évident le problème de la neutralité de la science, car les choix technologiques sont étroitement liés au développement du capital.

Enfin, je crois qu’aujourd’hui nous sommes face à un changement supplémentaire. J’ai récemment écrit un article dans Ahida intitulé Politique contre science. Avec le retour de Trump à la présidence des États-Unis, à mon avis, le capital a assumé directement la direction politique. L’une des conséquences est une attaque explicite contre le savoir : la technologie est utilisée — et en effet les big tech soutiennent ouvertement Trump — mais la connaissance est frappée. L’université, le savoir critique, sont attaqués frontalement.

Je crois que cela représente une phase nouvelle, différente, qui va au-delà du débat sur la neutralité de la science : nous sommes ici face à une véritable attaque contre la connaissance.

Giuseppe Cutrì

Une curiosité : je suis allé voir dans les archives du Sénat et j’ai trouvé du matériel te concernant, dont tu as déjà parlé dans d’autres interviews : des accusations comme celle d’être un participant des BR, et des choses similaires. Ce que je me demande est ceci : quand on se met « en guerre », disons, avec une contrepartie comme le capital, et qu’on en arrive à mener non seulement des actions contre les choses, mais aussi contre les personnes, ne s’attend-on pas à ce qu’à un certain moment il n’y ait plus de règles, que le garantisme saute ? Peut-être que l’un de nos erreurs a été d’attendre un certain garantisme des lois, qui a ensuite été évidemment balayé. À l’époque, pensait-on à ces choses, ou pas ?

Gianfranco Pancino

Tu as raison. L’un des éléments d’autocritique est certainement celui d’avoir sous-estimé la puissance de l’État. D’un côté, nous voyions la faiblesse des institutions italiennes — qui ne sont certainement pas l’État français — et cela nous a conduits à croire que nous pouvions construire un projet révolutionnaire, jeter les bases de ce que nous appelions alors le « contre-pouvoir », non pas impunément, mais avec des marges plus larges que ce qui s’est ensuite révélé possible.

L’histoire nous a appris une chose fondamentale : les frontières de la légalité se déplacent en fonction des rapports de force et des rapports de pouvoir.

Nous pensions que, grâce à notre force et surtout grâce à une force de masse qui devenait énorme — avec des centaines de milliers de personnes dans la rue — nous réussirions à déplacer ces rapports en notre faveur, et donc à rendre possible la construction d’une organisation et d’un projet révolutionnaire. Une construction que, d’ailleurs, nous n’avons pas vraiment réussi à faire.

En réalité, nous nous sommes trompés. L’Italie était — et est — un point stratégique de toute première importance pour le capital et pour les États-Unis. Il était évident, donc, qu’ils ne pourraient jamais permettre qu’une initiative de ce type prenne corps. Par conséquent, nous avons été, dans les faits, écrasés aussi militairement.

Concernant le thème des attentats contre les personnes, une précision s’impose : ce que tu dis nous concerne seulement partiellement. Dans le sens où, du moins dans la grande majorité de l’expérience de l’autonomie, l’homicide politique était refusé.

J’ajoute ensuite une chose, très rapidement, parce qu’elle me vient spontanément à l’esprit en lien avec ce qui se passe ces 12–24 derniers mois : l’intelligence artificielle. Je pense qu’elle conditionnera de manière exponentielle — et avec une vitesse énorme — tout ce qui concerne le contrôle social et la concentration du pouvoir. Et j’ai l’impression qu’il manque encore une analyse sur « que faire ».

Nous avons parlé d’une époque où il existait réellement la possibilité d’une révolution, et où peut-être l’État n’avait pas encore des instruments pleinement adéquats pour bloquer immédiatement les mouvements. Mais aujourd’hui ?

Une fois, on m’a demandé : « Selon toi, l’intelligence artificielle peut-elle se développer ? Comment se développera-t-elle ? ». J’ai répondu : l’intelligence artificielle est. Elle existe, et elle est l’avenir. Il faut donc comprendre comment se positionner face à cette réalité, surtout parce qu’aujourd’hui elle est entre les mains d’une toute petite minorité qui la dirige.

Le problème est gravissime. L’espoir que beaucoup d’entre nous avaient au début, lorsque le web s’est développé, était qu’il puisse servir à la diffusion de la connaissance, à la circulation des idées, à la discussion. En réalité, ce qui s’est imposé, c’est un modèle différent : commercialisation, production et imposition de « vérités » politiques, contrôle. Et l’intelligence artificielle rendra tout cela encore plus puissant : elle le portera en avant de manière exponentielle, exponentielle.

C’est pourquoi je crois que la réflexion doit être beaucoup plus profonde : comprendre si et comment il est possible de s’opposer à cette tendance ; par exemple, si peut naître une forme de mouvement « hacker » capable d’intervenir, de modifier, de briser ces dispositifs.

Je vous invite, d’ailleurs, à lire un très beau texte de Giorgio Griziotti que nous avons publié récemment dans Ahida : selon moi, il offre vraiment une série d’indications importantes.

Antonio Pio Lancellotti

Ces dernières années, de nombreux livres sont sortis sur les années soixante et soixante-dix et, à mon avis, cela répond aussi à un besoin de la production intellectuelle contemporaine de revenir réfléchir sur cette phase historique. Parmi ceux-ci, le livre de Hardt, I settanta sovversivi, m’a particulièrement frappé, car, par rapport à d’autres, il lit cette saison dans une longue durée. Il parle d’une fracture et insiste beaucoup sur le fait qu’à partir des années soixante-dix se forme une subjectivité subversive spécifique qui parvient ensuite, bien que sous des formes différentes, à se maintenir dans le temps et dans l’espace. À la lumière de ce que tu disais auparavant, surtout concernant les formes organisationnelles, quels sont selon toi les éléments de continuité et quelles sont les ruptures qui se produisent à partir des années quatre-vingt ?

Gianfranco Pancino

Tu as parfaitement raison : il faut raisonner sur les longues périodes. Dans l’un de mes poèmes, j’ai écrit que seule l’histoire permet vraiment d’interpréter et de comprendre l’individu ; malheureusement, la vie de l’individu est trop courte pour y parvenir pleinement.

À mon avis, oui, il y a eu une césure. Une césure qui ne coïncide pas seulement avec ce que je définirais comme notre défaite militaire — j’utilise volontairement ce terme parce que je ne crois pas qu’il s’agisse d’une défaite de nos idées. Il ne s’agit pas seulement de 1979, avec la répression globale et l’effacement de l’autonomie ouvrière, qui a produit des milliers d’arrestations, des personnes tuées et exilées.

Il y a eu ensuite une reprise avec le mouvement altermondialiste, qui a été à son tour réprimé de manière féroce en 2001 à Gênes. À partir de là, selon moi, s’est ouverte une véritable césure. Une césure qui n’a pas été comblée par l’expérience des centres sociaux : des expériences sans aucun doute diffusées et importantes, mais qui, à mon avis, n’ont pas eu un impact significatif sur la situation globale.

Cette césure, en réalité, a été remplie par autre chose : par le berlusconisme, c’est-à-dire par un processus d’aplatissement et d’effacement de notre histoire. Comme tu le disais, depuis au moins dix ans — probablement plus — de nombreux livres sortent pour tenter de reconstruire cette saison. Beaucoup le font dans une perspective historique ; moi, dans mon livre, j’ai cherché à reconstruire aussi le climat, l’enthousiasme, les passions qui nous animaient.

Ce que je remarque, également lors des présentations du livre, c’est que les idées n’ont pas été vaincues. Nous avons semé des graines qui aujourd’hui germent dans de nombreux contextes. Je pense, par exemple, aux idées sur la démocratie directe ; je pense aux rapports sociaux ; je pense au féminisme, qui non seulement n’est pas mort, mais continue de vivre et d’assumer de nouvelles formes et de nouvelles dimensions.

Ces graines, donc, recommencent à germer. Je retrouve beaucoup de nos idées qui reprennent vie.

Ce qui, en revanche, ne peut pas revenir, c’est la reproduction de nos expériences telles qu’elles ont été. Ici, il est nécessaire d’inventer autre chose : d’autres formes de lutte, d’autres formes de représentation, parce que la société a radicalement changé. En ce sens, je dis que le fil s’est rompu.

Une fois, lors d’une présentation, j’ai parlé d’« eaux karstiques » : un cours d’eau qui est descendu en profondeur et qui aujourd’hui remonte lentement. Mais ce fil qui réémerge est surtout un fil d’idées. Sur le plan organisationnel, en revanche, il faut tout inventer à nouveau : de nouvelles formes organisationnelles, de nouvelles pratiques de lutte. Sur ce terrain, rien ne peut être simplement repris ; tout doit être repensé et reconstruit.

Antonio Pio Lancellotti

Je voudrais revenir sur la question de la neutralité de la science et, en particulier, sur l’idée de science démocratique, et plus spécifiquement encore sur l’idée de médecine démocratique. C’est un concept noble, qui vient de loin, mais qui, après la rupture provoquée par le Covid, a acquis une nouvelle portée politique. J’aimerais m’arrêter sur ce point et développer davantage la réflexion.

Gianfranco Pancino

Oui, les limites de la médecine démocratique, comme tu le dis, sont apparues clairement durant la pandémie. Dans ce contexte, ses aspects répressifs ont émergé avec force et, de fait, l’épidémie a aussi été un laboratoire pour le pouvoir, une occasion d’expérimenter de nouvelles formes de coercition.

Bien que j’aie été favorable au vaccin — en réalité, je travaillais directement dans ce domaine, il m’aurait donc été difficile d’être contre — et que je ne me reconnaissais absolument pas dans les positions no vax, il est évident que le pouvoir a utilisé la pandémie pour observer comment fonctionne une situation d’urgence. Le concept même d’urgence a été introduit et normalisé comme forme de gouvernement de la société, en le présentant comme inévitable et nécessaire.

En ce sens, la pandémie a mis en lumière les limites de la médecine démocratique entendue comme un mouvement cherchant à négocier avec les institutions pour améliorer les conditions de la santé et du système sanitaire. Lorsque la relation reste uniquement sur ce terrain, le risque est que la logique de l’urgence et du contrôle prenne totalement le dessus.

C’est précisément pour cela que je trouve extrêmement importante — et c’est la raison pour laquelle je m’en occupe beaucoup depuis environ un an — l’expérience des dispensaires populaires gratuits. Les dispensaires populaires ramènent la santé au cœur des contradictions sociales, au sein des conditions matérielles de vie des personnes. Ils cherchent à construire un consensus politique et une organisation politique à partir des besoins réels, et surtout, ils recomposent le terrain de la lutte pour la santé avec celui du salaire, du logement, des conditions de vie dans leur ensemble.

Aujourd’hui, ces expériences sont encore petites, marginales, apparemment de faible importance. Mais c’est de là, à mon avis, qu’il faut repartir pour réorienter le discours. La négociation avec le Service National de Santé ne peut pas être seulement une demande technique ou réformiste : elle doit devenir un conflit, une capacité à ramener la nécessité de la santé depuis la base vers les institutions, dans des termes ouvertement conflictuels. Ce n’est qu’ainsi que la santé peut redevenir un terrain politique central, et non simplement une fonction administrée d’en haut.

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